Les deux mésanges

Il fait froid, Mésani, la petite mésange, est née au printemps et elle ne connaissait pas encore l’hiver.

Cet été, elle était fière de montrer son beau plumage jaune et ses magnifiques ailes gris-bleutées. Elle redressait fièrement sa tête couverte d’un magnifique duvet bleu-roi, contrairement à sa soeur jumelle, Mésandre, qui était plutôt gris-noir de crête.

Mésani était jusqu’ici très consciente d’être la meilleure: elle avait été la première à quitter le nid, la première aussi à voler plus loin que la dernière maison du village, la première à attraper un petit vers de terre , etc. Sa soeur Mésandre l’admirait beaucoup et essayait de la suivre partout, mais sans succès. Mésandre était trop peureuse, Mésandre ne volait pas assez vite, Mésandre était trop petite et fragile. Mésani se moquait souvent de sa jumelle : « Chiche à celle qui volera le plus haut » .. Et bien sûr, elle gagnait à tous les coups. Mésandre l’applaudissait en battant vigoureusement ses ailes, sans rancune, sans jamais être jalouse.

Mais l’hiver est arrivé maintenant, les premiers froids les ont surprises toutes les deux. La nourriture se fait rare : les vers de terre s’enfoncent plus profond, les mouches se sont engourdies et ont disparues.

Mésani et Mésandre ont froid. Mésandre est plus maigre que Mésani : quand elles étaient petites, Mésani était la plus habile pour attirer l’attention de leurs parents et être servie en premier avec les meilleurs morceaux, Il en restait peu pour Mésandre. Et maintenant Mésandre tremble de tous ses membres, ses plumes frissonnent sur son corps maigre, elle rentre la tête et ferme les yeux. Elle ne bouge presque plus, elle n’a plus la force de partir pour chercher de la nourriture, elle est juste transie, repliée sur elle-même.

Mésani, d’un seul coup, prend peur : et si sa fidèle compagne, celle dont elle se moquait si souvent, venait à disparaître, à l’abandonner ? Elle réalise qu’elle avait besoin de la présence de Mésandre, que c’est la gentillesse et l’admiration de Mésandre qui lui avait permis d’oser toujours plus, d’aller plus loin, d’avoir confiance en elle.

Elle découvre soudain que Mésandre avait des qualités qu’elle n’avait pas : Mésandre pépiait tout le temps gentiment, s’inquiétait lorsqu’elle partait et l’accueillait avec soulagement à ses retours d’exploration – seule Mésandre se préoccupait d’elle. Mésandre lui lissait aussi son plumage mouillé pour faire tomber les gouttes de pluie qui restaient accrochées sur son duvet. Avait-elle fait la même chose, elle ? Non. Toujours orgueilleuses, elle n’avait pas su voir le trésor qui se cachait dans le coeur de sa petite soeur.  Elle n’avait retenu que ce qui la mettait elle en valeur : Mésandre était plus petite, Mésandre était moins jolie, Mésandre était moins rapide, etc

Le remord maintenant taraude Mésani, comme elle avait été aveugle ! Il faut faire quelque chose, elle regrette amèrement de s’être moquée des premiers frissons de Mésandre.

Alors Mésani prend son envol, cherche longtemps, longtemps, presque jusqu’à l’épuisement, ramenant un à un des brins de laine laissés par les moutons sur les buissons épineux. A la fin de la journée, elle réussit à un peu protéger Mésandre du froid. Elle a même osée voler à l’intérieur de la boucherie pour grappiller un peu de graisse afin de nourrir Mésandre.

Mésandre soulève un peu sa tête, lui adresse un pauvre petit pépiement de remerciement avec le peu de force qui lui reste. Mésani réalise que ses efforts ne suffiront pas, et qu’elle ne pourra pas tous les jours supporter un tel labeur. Alors qu’elle se désespère sur le chêne où elles se sont réfugiées toutes deux, elle aperçoit au loin un grand animal qu’elle connait bien: c’est un humain. Les humains sont dangereux pour les oiseaux, autant que les chats.  Celui-ci sort de chez lui pour installer dans son jardin un drôle de nid, un nid qui ressemble à une maison d’humain, tout en bois. Il le suspend à une branche. En plus, il attache à une autre branche tout près de cette maisonnette, une sorte de filet rempli de boules rondes…. Cet abri n’est pas si loin, peut-être que ….

Alors Mésani s’approche de Mésandre pour la couvrir de ses ailes, la réchauffer encore un peu. Et doucement au début, puis plus fermement, elle essaye de la convaincre qu’il va falloir voler toutes les deux jusqu’à cette maison bizarre, que même si cette cabane est près des humains dangereux, c’est la seule solution pour survivre encore un peu.

Mésandre lui fait confiance, elle réussit à battre des ailes un peu  et à s’envoler. Mais elle ne va pas bien loin, son vol décline vers le sol, elle se pose sur la terre gelée. Alors Mésani l’encourrage de toutes ses forces « Allez Mésandre, encore quelques mètres, repart, on est bientôt arrivées » Et Mésandre repart pour quelques battement d’ailes avant de se poser encore. Le manège va se reproduire de nombreuses fois. Chaque fois que Mésandre se pose épuisée, Mésani vient se blottir contre elle pour la réchauffer et l’aider à repartir. Et c’est ainsi que, cahin-caha, elles arrivent toutes deux à voleter jusqu’àu drôle de nid. Mésandre s’éffondre sur le plancher, à bout de forces et s’endort de suite. Alors Mésani, malgré sa fatigue, repart pour rechercher les brindilles de laine qui sont restées sur leur ancien chêne et pourraient réchauffer Mésandre.
Au second voyage, Mésani passe près du filet rempli de boules et voit avec surprises que ces boules bizarres sont faites de bonnes céréales mélangées avec une excellente graisse. Elle s’accroche au filet, picore pour prendre deux bouchées : une avalée de suite pour lui redonner des forces, et une dans son bec pour la rapporter à Mésandre.

Arrivée de nouveau à la petite maisonnette, elle laisse tomber fièrement le morceau de nourriture devant Mésandre, mais celle-ci ne bouge même pas pour le prendre, trop épuisée. Alors Mésani lui ouvre doucement le bec et glisse des petits bouts de nourriture dans la gorge de Mésandre, un par un, jusqu’à ce que tout soit avalé.

Le lendemain, Mésandre va déjà beaucoup mieux. Elle ouvre les yeux, encore faible et avec un pépiement à peine audible remercie Mésani. Ses plumes commencent à se regonfler.

Mésani passe dix jours à faire des allers-retours entre le drôle de nid et le filet… c’est bien plus facile car le chemin est court entre les deux. Il a vraiment rendu service aux deux mésanges cet humain ! Mésandre se remet vite et retrouve son sourire et sa crête noire – que maintenant Mésani trouve très jolie – se redresse peu à peu.

Quand au grand humain, pendant tous les parcours de Mésani, il se tient à distance, et la regarde avec des yeux gentils et très admiratifs quand elle s’approche du filet sans peur de sa présence. Son air lui fait penser à Mésandre, et elle comprend qu’il est un peu comme elle: même s’il est géant, il est inoffensif et aime les oiseaux. Bientôt toute une troupe de mésanges vient se joindre à elles deux, picorant sans scrupules les bonnes graines. Le géant remet chaque fois des boules de nourriture pour qu’il n’en manque jamais.

Mésandre devient bientôt capable d’aller chercher sa nourriture elle-même et se risque jusqu’au filet avec les autres. Mais Mésani reste quand même fière d’être la seule de tout le groupe à être capable de se poser sur l’épaule du géant et de lui pépier à l’oreille.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *